Vivre sans les réseaux sociaux m’a enseigné la sociabilité

Traduction du quatrième article de la série écrite par l’auteur autonomiste et luddite Mark Boyle dans le journal britannique The Guardian entre 2016 et 2019. Sa critique des médias laisse toutefois à désirer, car il laisse entendre qu’il pourrait exister un « bon » et un « mauvais » journalisme. Or le système médiatique est un sous-système du système techno-industriel qui a pour objectif, entre autres, d’imposer l’idéologie industrialiste / technologiste / scientiste dans l’imaginaire collectif. Comme le montre Kaczynski, les médias de masse jouent en outre un rôle crucial pour corrompre les révolutionnaires, détourner leur énergie et leur colère afin de les mettre au service de l’expansion du système techno-industriel.

Le précédent article et le premier de la série de Mark Boyle sont à lire ici.


Après m’être désintoxiqué du bombardement incessant d’information et des débats virtuels, j’ai redécouvert le dialogue avec mes voisins.

À la fin de l’année dernière, j’ai arrêté d’utiliser les technologies de l’information et de la communication, celles à l’origine des réseaux sociaux. Mais en réalité, j’ai quitté le monde médiatique il y a déjà un an. Comme toute bonne décision, celle-ci a été prise dans un pub autour d’une bière et en compagnie d’un ami – un voisin qui écrit également pour ce journal (bien que, comme moi, il ne travaille pas sur l’actualité). Jusqu’alors, chaque matin au moment du petit-déjeuner, j’allumais religieusement mon écran pour me tenir informé des affaires du monde – en lisant le Guardian, bien sûr.

L’actualité n’est pas une mauvaise chose en soi – bien que la plupart des informations soient négatives – mais je ne souhaitais plus être informé. Tout d’abord, je trouvais que les informations devenaient ennuyeuses. Comme l’écrivait Henry David Thoreau au XIXe siècle, bien avant Twitter et le flux d’information en continu : « Lorsque nous apprenons qu’un homme a été volé, assassiné ou tué par accident, qu’une maison a été brûlée, qu’un navire a fait naufrage ou qu’un bateau à vapeur a explosé […], nous ne lirons jamais une autre nouvelle de cette nature. Une seule suffit. » Tout cela ressemble un peu à un film hollywoodien : mêmes intrigues, personnages différents.

Cela dit, les pages d’opinion me manquaient souvent, surtout celles qui exploraient des idées susceptibles d’être bénéfiques pour le monde qui nous entoure. Mais selon moi, le problème réside dans le fait que les technologies qui rendent matériellement possible ce flux incessant d’information font partie du problème et nuisent au journalisme lui-même.

Je n’aimais pas l’impression que me donnait la lecture des nouvelles en mangeant mon porridge. Terrorisme ! Scandale ! Meurtre ! Croissance économique trop lente ! Corruption ! Une célébrité dit quelque chose de stupide ! Le communiqué de presse de Downing Street affirme que le gouvernement fait du bon travail ! Ce monde hostile devenait encore plus détestable. J’ai également eu l’impression que l’information détournait mon attention de ce qui se passait autour de moi – mes voisins, la flore et la faune devant ma porte, la terre sous mes pieds.

Cependant, aucun homme n’est une île, et les grandes nouvelles entrent inévitablement dans mon champ de vision. Il paraît que Donald Trump a dit et fait beaucoup de choses absurdes, et qu’il a empêché Hillary Clinton de dire et de faire toute une autre série de choses absurdes. Les libéraux, le centre-gauche et les verts, me dit-on, sont très contrariés par le Brexit, et mettent tout cela sur le compte du racisme et de la xénophobie – ce qui, j’en suis sûr, est en partie vrai. Mais ils oublient le vieil adage selon lequel « small is beautiful », ainsi que des idées stupides et démodées telles que le localisme. J’ai entendu dire que tout le monde s’excitait à propos d’une élection importante, très importante, où un groupe de personnes à qui vous ne feriez pas confiance pour garder vos enfants s’opposait à une poignée d’autres personnes à qui vous ne feriez pas confiance pour s’occuper de votre chien.

Parfois, je tombe involontairement sur des articles d’actualité en allumant le feu. Le Daily Mail fait d’ailleurs un excellent allume-feu. Je trouve souvent un exemplaire caché dans une poubelle de recyclage. Je préfère le brûler, je pense que son contenu a probablement déjà été suffisamment recyclé. L’édition dont j’ai déchiré quelques feuilles ce matin semble être remplie de gens qui essaient d’être célèbres pendant 15 minutes et non, comme le recommandait le poète Gary Snyder, lauréat du prix Pulitzer, pendant 15 miles.

Des amis m’ont dit que c’était irresponsable de ne pas suivre les affaires du monde – ce qui se passe avec la crise des réfugiés syriens, l’escalade verbale entre les États-Unis et la Corée du Nord (ou ailleurs au moment où ces lignes seront publiées), ou n’importe laquelle des innombrables crises écologiques qui affligent le monde. Si nous ne le faisons pas, disent-ils, nous ne pourrons pas réagir de manière appropriée. Je comprends leur point de vue, et peut-être ont-ils raison, mais le manque d’information n’est pas ce qui empêche le monde de changer.

Hier soir, alors que le soleil commençait à se coucher, je me tenais assis à regarder deux nations de fourmis se livrer une guerre à mort. En allant à la poste ce matin, j’ai appelé un voisin pour lui demander s’il avait besoin de quelque chose. C’était en fait une excuse pour voir comment il allait, car je sais qu’il souffre de temps en temps d’une légère dépression. Il m’a dit que tout allait bien, et nous avons discuté un moment. Un peu plus loin, je suis tombé sur un autre voisin dont la voiture était en panne. Alors que nous nous grattions le menton en se demandant quoi faire, il m’a dit qu’un de mes anciens camarades était décédé. Au bureau de poste, j’ai entendu deux agriculteurs parler de l’impact du Brexit sur leurs moyens de subsistance. Ils n’étaient pas d’accord, mais ils riaient tous les deux. En rentrant chez moi, j’ai trouvé un renard mort sur la route et j’ai remarqué qu’une martre des pins s’enfonçait dans les bois. Elle s’en est allée terroriser une autre créature ignorant que ce jour serait le dernier de son existence.

Je ne lirai jamais mes propres articles en ligne – je fais confiance à mon rédacteur en chef – mais je lis les commentaires qu’il sélectionne et m’envoie. Certains soulèvent des points importants et intéressants. Je me dois de répondre à quelques-uns des commentaires les mieux argumentés.

Vegangirl, d’Anonymia, dit :

« Mais vous ne pouvez pas vivre sans tuer, manger, porter et utiliser des animaux. Peut-être n’y avez-vous pas réfléchi, ou peut-être n’êtes-vous pas sensible au sort des animaux et pensez-vous qu’ils ont été créés pour notre usage personnel. »

Merci, Vegangirl. J’ai été végan pendant 13 ans et je déteste ce que nous faisons au monde non humain. Ce n’est pas végan de consommer des avocats, du tempeh [soja fermenté, NdT] et des pépites de cacao expédiés dans le monde entier à l’aide de combustibles fossiles et d’une agriculture intensive (voire extensive). Les chaussures fabriquées à partir de matériaux synthétiques produits en usine ne sont pas véganes. Les pilules de vitamines conditionnées dans de petites boîtes en plastique ne sont pas véganes. Tout ce qui est industriel, y compris l’agriculture industrielle, n’est pas végan car l’industrialisme est en train d’anéantir une grande partie de la vie sur Terre.

Un autre commentateur, jbhasathought, de Cyberia, a une idée :

« De mon point de vue, ce n’est pas la technologie en elle-même qui pose problème, c’est le fait que les gens y adhèrent ou non. »

Merci, jb. De mon point de vue, c’est la technologie elle-même qui est le problème. Que vous utilisiez votre smartphone une fois par jour ou 50 fois, sa production initiale exige des plateformes pétrolières, des carrières, des mines, des usines, des réseaux de transport ainsi que des forces armées et des prisons pour favoriser les organisations qui fabriquent à une échelle industrielle. Mais en effet, si on fait abstraction de l’extinction massive d’espèces, du changement climatique et de la vie ingrate de ceux qui passent leurs journées sur les tapis roulants de la civilisation industrielle, je suppose que réduire son utilisation de la technologie permet d’économiser un peu d’énergie, et de rendre notre vie plus agréable.

Teaandchocolate, de Somewhere, dit :

« J’aime la brise et regarder les mouettes s’envoler, mais j’aime aussi l’éclat de la créativité humaine. »

Moi aussi. Mais la créativité a été emportée par le tsunami technologique et elle a été égarée en pleine mer. Dans 1984 de George Orwell, les slogans du ministère de la Vérité étaient : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » S’il vivait encore aujourd’hui, il aurait peut-être ajouté : « La destruction, c’est la créativité. »

Les informations ne doivent pas nécessairement être mauvaises. Des médias tels que Positive News – que je soutiens – sont pionniers en matière de « journalisme constructif ». Ils offrent une vision plus équilibrée de ce qui se passe dans le monde. On m’a dit que le Guardian faisait de même.

Nous avons besoin de plus de calme, d’idées constructives et de moins de journalisme sensationnel nuisible, moins d’informations divertissantes sur les célébrités, et moins de conneries basées sur des hypothèses sous-jacentes jamais remises en question. Nous avons besoin de moins de gens qui se crient dessus et de plus de gens qui s’écoutent les uns les autres. Nous devons recommencer à parler à nos voisins, à découvrir toutes les choses – bonnes ou mauvaises – qui leur arrivent.

Tant que ce ne sera pas le cas, aucune nouvelle ne sera pourra être considérée comme une bonne nouvelle.

Mark Boyle

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